Ce qui se passe depuis le référendum sur la constitution européenne me fait chier.

Je précise, ce n'est pas le résultat du vote qui me fait chier: les français se sont exprimés, il faut respecter leur vote. Moi personnellement je trouvais que les deux votes pouvaient se justifier (ou alors ne pouvaient pas se justifier, tout est question de point de vue). J'avais surtout à choisir: voter non sur le texte lui-même, voter oui par crainte qu'un texte pire ne le remplace, ou encore voter blanc sachant que ça serait compris comme une abstention. Non, ce qui me m'énerve, c'est les réactions qui ont suivi le référendum.

Je trouve que la plupart des grands journaux ont été particulièrement méprisants pour ceux qui ont voté non, en faisant des amalgames pour appuyer leur point de vue. Un éditorial typique est celui de Jean-Marie Colombani publié par Le Monde, journal a priori respectable. En voici quelques extraits:

Personne ne prétendra que les Français se sont livrés à un pur exercice d'exégèse et qu'ils se sont prononcés pour ou contre le traité constitutionnel en raison de tel ou tel de ses 448 articles.

Qu'en sait-il ? C'est évident que la majorité des électeurs n'a pas lu tout le texte, mais beaucoup l'ont fait et ont choisi de voter non. Dans ma boîte, on a débattu pendant des heures sur telle ou telle directive. Même si ce n'est pas une majorité, beaucoup de personnes, notamment parmi les jeunes actifs, ont étudié le TCE et voté Non en connaissance de cause. Colombani fait un amalgame.

Le rejet du traité constitutionnel révèle, d'abord, qu'une majorité de Français n'a pas, ou n'a plus, envie de l'Europe.

D'après les sondages que j'ai vus (sur France 2 le soir du vote) il y a environ 29% de nons souverainistes. Même si ce pourcentage n'est pas parfaitement exact, je n'appelle pas ça une majorité de français. Le reste n'est pas anti-européen.
En particulier, le PS français a une culture profondément européenne, et pourtant une majorité de ses sympathisants a voté non. Cette majorité ne voyait probablement pas la possibilité de faire une Europe sociale avec cette constitution. Encore un amalgame.

Et puis j'ai eu l'occasion (merci à mon collègue Fred) de lire cette tribune, de Fréderic Lordon, qui porte un regard très critique mais à mon avis assez juste de cet emballement médiatique. Attention, elle est très bien écrite, un peu dans le style de Bourdieu, donc un peu exigeante à lire. Quelques passages:

Quand Maryse Burgot (JT, France 2, 30 mai), envoyée très peu spéciale, s’en va sonder l’opinion hollandaise en se demandant gravement si celle-ci également se prononcera « contre l’Europe », elle ne fait probablement que rejoindre dans les automatismes de l’incurie ordinaire sa collègue du 13h qui, reprenant les mêmes mots, tend aux passagers d’un train de banlieue un micro les sommant de répondre à la question de savoir s’ils ont voté « à cause de la situation sociale » ou bien « pour ou contre l’Europe ».

[...] dire tout cela n’est pas en appeler à la résurrection de passés dépassés, mais demander simplement, si c’est possible, un peu de rigueur conceptuelle, et aussi l’effort intellectuel de sortir le débat de ces antinomies indigentes qui ne laissent pas d’autre choix que la « concurrence libre et non faussée » de l’Europe d’aujourd’hui ou le retour au goulag.

Incapables de faire la différence entre comprendre et juger, ou plutôt tenant systématiquement une proposition morale pour un acte d’intelligence du monde, leur détestation de la démocratie-qui-les-contredit se trouve pour seul émonctoire la fureur accusatrice et pour seule analyse la dénonciation de la décadence morale.

En relisant l'article pour citer des phrases clés, je redécouvre la qualité d'écriture de Frédéric Lordon, et je comprends à quel point la langue française est riche: il y a des mots pour tout. On peut trouver qu'il y va un peu fort, mais le texte est indéniablement un plaisir à lire.

Pour conclure au sujet de la Constitution, je pense qu'on doit différencier le non européen de ceux qui ne voulaient pas que la politique très libérale soit dans la constitution de l'UE du non souverainiste.
Beaucoup de tenants du oui disent aujourd'hui: "vous avez gagné, essayez de faire une constitution maintenant, avec Le Pen et compagnie".
S'ils veulent vraiment d'une constitution pour l'Europe, ce n'est pas ça qu'ils doivent dire, ils doivent plutôt dire: "nous sommes 45% pour ce traité, rassemblons-nous avec les autres pro-européens et essayons de retirer des directives jusqu'à arriver à une constitution acceptée par la majorité en France et ailleurs en Europe."